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Les femmes s’endorment les premières. C’est Penny qui m’a appris ça. L’insomnie de l’amant – première leçon.
Elle est juste à côté de toi, elle est nue, vous avez déjà fait l’amour. Elle est inconsciente. Toi, dans un état d’excitation fébrile, tu lui parles. Elle n’est pas réceptive. Tu ne l’as pas payée pour t’écouter. Elle ne te répond pas.
Le lit de Penny est étroit et court. J’ai de longues jambes, de longs bras ; soûlé d’amour, j’aime m’étaler. Penny avait peaufiné la posture à adopter pour dormir près d’un homme. Elle roulait toujours sur le flanc de son côté du lit et elle créait une distance. Toute symbolique. Elle dormait à quelques centimètres de moi. Mais elle était ailleurs, au-delà de la planète Terre.
Je me rapproche d’elle. Je laisse mon pied frôler sa jambe. J’ai rétabli le contact. Puis je commence à lui parler dans le noir.
Je lui parle d’elle, de moi, de Nous. De ses études de droit et de mon livre en cours d’écriture. De temps à autre, je passais avec elle les nuits du week-end, selon son bon plaisir. Penny faisait la grasse matinée. Moi, je me levais avant l’aube et je fonçais au terrain de golf.
Le lit était un champ de mines. Je ne dormais jamais.
J’avais impérativement besoin de davantage de contact. L’anxiété m’étouffait. Elle ne me disait jamais qu’elle m’aimait. Notre relation était ténue et imprévisible. Je restai allongé près d’elle dans l’attente d’un mouvement de sa part. Un genou plié dans ma direction concrétisa une confirmation. Je bloquai ma vessie jusqu’à cinq heures du matin. Dans ma tête, je parlai à Penny. Dans ma tête, je parlai à d’autres femmes et je m’en sentis coupable. Quand elle se tournait vers moi, cela me remplissait de gratitude. Quand elle me tournait le dos, cela me remplissait d’effroi. Penny est ton premier amour depuis que tu as cessé de boire, et elle refuse de dire qu’elle t’aime. Ce n’est pas ce à quoi tu t’attendais. Tu avais pourtant tout prévu.
J’ai fait sa connaissance en juin 69. J’avais arrêté de fréquenter les prostituées six mois plus tôt, et je travaillais depuis cinq mois sur mon premier livre. Je débordais d’assurance. Ce qui était parfaitement justifié. J’étais sans aucun doute le type qui allait casser la baraque. Je fonçais dans la vie, certain qu’un destin grandiose m’attendait, et je flottais sur le nuage d’une extravagance effrontée. Mes ancêtres ecclésiastiques transperçaient mon âme pour m’accorder l’onction de leur vocation. Ils avaient leurs chaires. J’avais mon livre et les pupitres des Alcooliques Anonymes. A présent, j’avais deux histoires à raconter.
Je racontais ma vie devant un public sous le charme. J’étais devenu un brillant orateur dès mes premières paroles. Des années de répétitions mentales m’y avaient préparé. Mon témoignage était façonné par quelques choix délibérés. Je tournais en épopée comique les pulsions sexuelles qui m’avaient conduit au bord de la tombe. J’omettais certains détails.
Pas de mère assassinée. Pas de quintes de toux sanglantes. L’obsédé de la branlette et ses désirs dingues… Ça, c’était picaresque.
Et c’est avec ça que je faisais rire les gens aux Alcooliques Anonymes. Le livre me fournissait, pour cette vie-là, la femme composite au violoncelle.
Mon héros la rencontre dans un parc où je dormais autrefois. Elle est assise sur un banc avec son Stradivarius. Mon héros entend des bribes de Dvorak et devient branque. Je rencontre Penny dans la file d’attente à la caisse d’un supermarché. Elle achète un hula hoop pour son neveu.
J’obtiens son numéro de téléphone et je l’appelle. Je dis n’importe quoi pour me rendre intéressant. Dans la précipitation, je parle de musique classique. La réaction de Penny : Rien à foutre de ces conneries, j’adore le rock-and-roll.
Elle avait 26 ans, et elle était de Brooklyn. Elle s’exprimait avec un accent de la côte Est et zézayait un peu. Elle était juive. Ce détail me séduisait. Il allait me contraindre à me racheter de mon antisémitisme d’autrefois. C’était une grande femme avec des genoux cagneux, des cheveux auburn et des yeux marron. Elle se montrait réservée ou chaleureuse à intervalles étrangement réguliers. Elle avait eu toute une série de petits copains, à la manière typique des années 70, et apparemment elle me trouvait amusant. Elle avait un amant marié planqué quelque part. C’était un avocat d’envergure. Ne te laisse pas impressionner par ce détail. Ne prends pas tout au tragique. Tu peux devenir mon petit copain n° 1.
Ambiguïtés, consolations et compromis se bousculent au portillon. Un soupçon de valeurs incompatibles. Une personnalité difficile. Beaucoup plus à l’aise que moi en société. Respectueuse de mon parcours de branque, mais pas impressionnée pour autant. Elle m’offrait la communion à ses conditions – à prendre ou à laisser.
Ma foi…
On s’est embrassés au premier rendez-vous. On était dans la voiture de Penny. Ce fut un rapprochement de têtes simultané des plus classiques. Cet épisode-là collait avec mon scénario. Puis Penny me dit : Non – comme ceci.
Je faillis partir en courant. Sa remontrance me consternait. Elle avait une voiture. Je n’en avais pas. Elle allait devenir avocate. Je finirais peut-être un jour d’écrire un roman qui ne serait jamais publié.
Je m’écartai d’elle, me penchai de nouveau et l’embrassai comme elle le souhaitait. On s’embrassa trois autres fois. Je compris que le baiser suivant me serait sans doute refusé. Je lui souhaitai bonne nuit avant qu’elle ne pût le faire.
Le rendez-vous n° 2 fut délirant. Je me pointe chez Penny avec des fleurs. Elle remarque mon érection et lève les yeux au ciel. Elle veut qu’on loue des bicyclettes et qu’on se promène sur un sentier le long de la plage. Je déteste toutes les activités qui m’obligent à faire le clown. Ma réaction saute aux yeux. Penny parvient à m’amadouer et tente de ne pas paraître impatiente.
Je claque tout mon fric pour la location des vélos et les hamburgers du déjeuner. Ça veut dire que je vais devoir faire des heures sup’ au terrain de golf. On enfourche les bécanes et on est obligés de rouler l’un derrière l’autre. Impossible de bavarder. C’est une angoisse existentielle et une perte de contrôle due à une maladresse de macho. Je me sens traversé de pulsations paranoïaques. Je crois voir Penny reluquer un Noir. Danger ! Danger ! Danger ! Je m’égare du côté des schismes dus aux différences de taille entre les chibres. Penny aime peut-être le bois d’ébène ! Et si elle avait besoin d’une barre raide et noire ?
Le déjeuner est un supplice. J’ai l’estomac barbouillé, mon regard ne tient pas en place. Il saute des seins de Penny aux yeux de Penny. Est-elle à l’affût d’un beau Black ? Est-ce qu’elle jauge le contenu des calebars ? Elle surprend mes va-et-vient oculaires. Elle me dit : Ne sois pas aussi tendu. Je propose : Et si on allait quelque part pour parler ? Penny me rétorque : Chez toi ?
Ce fut une première fois en forme de cinq-à-sept. Son déroulement me parut un peu précipité. Mes films n’étaient jamais à la hauteur de leurs bandes-annonces.
L’approche fut synchrone. J’embrassai Penny selon les directives qu’elle m’avait données à notre premier rendez-vous. Mon lit était aussi étriqué que le sien se révéla l’être. Ce fut terminé trop vite. Notre désir commun de passer à l’acte nous avait propulsés vers le dénouement. Je voulais me marier, avoir des enfants – des filles – et un appartement à Brentwood. Penny voulait s’envoyer en l’air sans condition.
Bon. On va parler, maintenant. C’est toi qui commences. Je suis là pour t’écouter.
Penny me répondit que ce n’était pas possible. Elle prononça ces paroles en zézayant et secoua la tête. Il fallait qu’elle rentre chez elle pour potasser son droit civil.
Je trouvais attendrissante sa dégaine nonchalante. Sa gaucherie me bouleversait. Elle se rongeait les ongles.
Ses mains étaient aussi grandes que les miennes. Elle était mal à l’aise dans son corps alors qu’elle semblait s’en satisfaire.
Ensemble, nous dominions les autres gens par notre taille. Penny mesurait 1 m 78 et moi 1 m 90. Nous étions aussi maladroits l’un que l’autre et couverts de bleus à force de nous cogner à divers obstacles. Marcher enlacés était risqué. On se montait sans cesse sur les pieds.
Par la suite, j’allais recevoir d’autres leçons. J’avais 31 ans, j’étais un enthousiaste dépourvu d’instruction, jaloux et possessif. Je ne mettais jamais en doute l’honneur de Penny. Je vivais dans la crainte de son tempérament querelleur et de sa tendance à la froideur. C’était un combat que je devais remporter. Ma vigilance était sans bornes. Je passais mon temps à observer et à juger. Je voulais Penny. Elle possédait d’évidentes qualités humaines et elle me tenait tête. Nous étions l’un et l’autre intransigeants et craintifs. Elle s’était donnée à moi et par conséquent méritait mon attention obsessionnelle. En alternance, nous étions brusquement d’une efficacité redoutable ou d’une nullité affligeante. L’intelligence de Penny était vaste sans être entachée de suffisance. Mes facultés intellectuelles étaient didactiques et incroyablement adaptées à mon ascension dans la société.
Une société à laquelle Penny était parfaitement intégrée. Elle avait une famille, des amis, des connaissances, des collègues, des camarades étudiants. Sa confiance en ses propres moyens était contrebalancée par une ironie loufoque. Ma mission consistait à lui accorder de l’importance. La Malédiction s’accompagnait d’une dette de reconnaissance formelle. En tant que femme, Penny devait s’attribuer davantage de pouvoir et assumer le destin brillant qui lui était promis. Quant à mes hypothèses à son sujet, elles reflétaient le don de perception de l’amant que j’étais, mais aussi les présomptions insensées d’un manipulateur endurci.
Voilà ce qui me ronge : mes erreurs de jugement sur le sexe féminin. Là se trouve le cœur tourmenté de mes largesses d’homme privé d’amour.
J’ai refaçonné Penny à ma propre image. Je lui ai attribué, en plus, ma propre énergie – parce que j’étais, moi, délivré d’un destin autodestructeur, et le corollaire d’un projet grandiose fonctionnait très bien pour moi, merci. Quelle qu’ait été mon intention, c’était lui rendre là un très mauvais service.
Penny était intelligente, drôle, honnête, gentille et compétente. Rétrospectivement, voici la stupéfiante vérité : Penny était différente de moi.
Et puis… on a connu des moments fabuleux de chiens fous en rut – quand je me laissais un peu aller.
Le sexe avec Penny, c’était toujours maladresse et transpiration. De longs bras et de longues jambes battaient l’air en tous sens. Les tables de nuit s’effondraient, les lavabos cédaient, les tableaux tombaient des murs. Les débats étaient animés. Les conversations concomitantes étaient décousues. Penny hurlait et boudait plus que moi. Mon jeu consistait à m’excuser puis à la re-séduire. Penny se montrait toujours magnanime – parce que je l’écoutais toujours et que je venais toujours à nos rendez-vous.
Avec elle j’étais sans cesse sur la corde raide. Elle s’abstenait de prononcer les mots d’amour que je rêvais d’entendre. Mon anxiété et mon désir atteignaient des proportions intenaaables. Elle croyait à mon talent auto-proclamé et pas encore confirmé. Elle ne me mentait jamais. Elle me larguait, m’aguichait pour que je revienne, et m’appelait pour des-retrouvailles-d’une-nuit-seulement que je n’aurais manquées pour rien au monde. Pas de mariage, pas de filles conçues ensemble, pas de pronoms possessifs. Des peines de cœur perpétuelles et pas de continuité narrative.
Je restais dans la bagarre. Je fis une fixation sur le trauma que Penny avait subi au cours de la période déterminante de sa vie, et c’est par ce biais que je tentai de la sauver. Son trauma était moins hyperbolique que le mien. Elle s’autorisait une saine méditation sur le sujet et pas grand-chose de plus. Elle n’était pas, comme moi, décidée à exploiter ses démons pour accéder à la renommée.
Tu sais, je ne suis pas toi. Et si tu te laissais un peu aller ?
Pas question.
Penny avait cet amant marié. Un jour, elle laissa échapper quelques détails à son sujet. Je traitai ce type d’« enfoiré de juif ». Penny me flanqua un coup de pied. Je pleurnichai et me repentis. Penny rit en m’entraînant au lit.
Je menais une guerre sur deux fronts. Il y a Penny. Il y a mon livre et la femme au violoncelle. Beethoven avait livré un combat semblable. Il y a l’« Immortelle Bien-aimée ». Il y a entre-temps de jolies élèves qui viennent prendre des leçons de piano. Prends-moi dans tes bras, mon amour. Plus tard, ma jolie – il faut que j’écrive la Cinquième Symphonie, et de toute façon je n’entends pas ce que tu dis.
L’existence de l’amant marié m’autorisait à aller rôder. J’y suis retourné, à toute vitesse.
Je suis parti à la découverte d’une nouvelle série de femmes et je les ai ajoutées à ma galerie de portraits. C’étaient de vraies femmes. Je les rencontrais, je leur parlais, leur faisais la cour, et j’avais avec elles de brèves liaisons. Mon nouvel aplomb m’avait rendu insensible aux rebuffades. Un « Oui », et je sautais sur l’occasion. Un « Peut-être » : je tentais de nouveau ma chance. Après un « Non », je pliais bagage. Il y avait les femmes des Alcooliques Anonymes et les rendez-vous pour prendre le café à poil au Hot Tub Fever. C’était en 1980. Un caoua le cul à l’air, c’était osé et moins choquant que de siffler une femme dans la rue. J’abordais des inconnues dans les files d’attente des restaurants et des cinémas. Je récoltais une foule de numéros et nouais des relations par téléphone. J’attendais dans le noir le déclenchement de la sonnerie. Cela reste mon mode opératoire nocturne. L’appareil sonne ou ne sonne pas aujourd’hui. L’appareil sonnait ou ne sonnait pas alors. Une atmosphère inerte, sans la moindre vibration, puis une conversation animée.
Il était impossible de différencier ces femmes les unes des autres et chacune était unique. Elles m’apprirent que le monde avait franchi une étape, en ce qui concernait le sexe, et que celui-ci était devenu moins mystique. Je répondis que je le savais. L’expérience avait démystifié mon quotidien. Mais l’expérience n’avait pas modéré mon ardeur ni modifié l’objet de ma quête : une déesse à vénérer.
Mon téléphone et ma piaule étaient devenus des voies de passage. Je travaillais au terrain de golf, j’écrivais mon livre et j’attendais que le téléphone sonne. Il sonnait de temps en temps. Des femmes me rappelaient ou bien elles exhumaient ce bout de papier portant mon nom et mon numéro pour s’en débarrasser. Il y avait du sexe en pagaille, ou bien pas de sexe du tout et le sexe comme sujet de discussion. Je choisissais les femmes avec discernement. Je voulais des femmes capables de discuter et de m’opposer des arguments sous forme de questions. La période était égocentrique. La franchise était l’une des facettes du style de vie débridée en vigueur à l’époque. Les appels téléphoniques se bousculaient. Il en découlait des conversations sérieuses. Je fonçais jusqu’à des adresses étranges pour baiser ou ne pas baiser ou me rouler par terre tout habillé. Je me pris à assumer le rôle du confesseur. J’y voyais un côté vampirique. Je voulais des femmes déboussolées, afin qu’elles aient besoin de moi.
Le rôle de conseiller me vint facilement. Je m’adonnais activement à la mission que je m’étais fixée et j’avais de l’empathie à revendre. J’étais heureux parce que j’écrivais un livre et que j’étais couvert de femmes. Elles m’arrachaient à moi-même et m’y renvoyaient, si bien que je retournais chargé à bloc vers la femme au violoncelle. L’histoire progressait au rythme de mes sessions d’introspection et de mes appels téléphoniques. Le moi fictif, c’est ce détective privé à bout de souffle. Sur le plan moral, il vient de vivre une résurrection, et il voit en la femme au violoncelle une sorte de récompense. Il sera avec elle de façon précaire et il la perdra à la fin. Il se retrouvera seul avec le souvenir qu’il aura gardé d’elle et il attendra de partir en quête d’un nouveau Graal. Il continuera d’exister, solitaire, dans des pièces obscures. Mon premier roman prédisait la ligne directrice de ma vie. Je ne le savais pas alors.
Je recevais des appels, je passais des appels, je récoltais des numéros et je distribuais le mien. Inopinément, Penny ressurgit dans ma vie. Elle avait toujours pour amant son intello marié. Elle pressentit que je vivais ma vie de mon côté et choisit de ne pas me poser de questions.
Toujours les visages, toujours cette galerie de portraits, et parfois les visages accompagnaient un corps. Je me vis démystifié puis remystifié à l’apogée de ce nouveau maelstrom. Je savais que j’étais à la recherche d’un seul visage pour atteindre un seul but. Les femmes auxquelles je parlais au téléphone avaient validé ma décence peu orthodoxe. C’étaient des personnes saines et dignes de confiance. Leurs visages avaient tenu toutes leurs promesses. À partir de la banque de données physiques où je conservais leurs traits, j’ai commencé à créer un portrait-robot. J’avais hâte de finir mon premier livre et d’en commencer un nouveau. L’action de celui-ci serait située en 1951. J’avais besoin d’un visage pour la femme solitaire et tourmentée par excellence qui allait y figurer. Mentalement, je parcourus à l’envers ma vie actuelle pour remonter une à une mes années de voyeurisme, et je ne la trouvai pas. Elle me fut donnée en rêve pendant une nuit pluvieuse.
Elle était grande, avec un visage énergique. Ses cheveux étaient plus roux que blonds. Elle portait des lunettes perchées un peu de guingois sur son nez et sans lesquelles elle louchait. Elle s’approchait en riant et c’est presque en retenant son souffle qu’elle battait en retraite. C’est moi que l’on peut à présent qualifier de prophète en projetant de nouveau mon mysticisme bien des années plus tard : cette femme imaginée était la sœur jumelle de Karen, une femme mariée qui allait devenir ma maîtresse.
Je possède les pouvoirs d’un prophète. Leurs composants : une ténacité extrême, une persévérance surhumaine, et la capacité à ignorer les intrusions que m’inflige le monde réel. Je crois à l’invisibilité. Je la conçois, consciemment, comme une conséquence indirecte de mon pragmatisme chrétien, affinée par des années de solitude passées dans l’obscurité. La foi me magnétise. Elle me permet d’adhérer au monde tandis que j’arpente le sentier étroit qui m’aide à le traverser. Ce qui m’émeut le plus, c’est ce dont je pressens la venue sans pouvoir aucunement le voir. J’invente des histoires comme par magie. Je sais que des femmes que j’ai fait apparaître en rêve et dans des images mentales trouveront le chemin qui les mènera à moi. Au cœur même de ce don que je possède se trouve la présence divine. Je savais que la femme dont je rêvais se matérialiserait un jour sous la forme exacte de la vision que j’avais eue d’elle. Je ne savais pas qu’elle avait 17 ans en 1980 ni que c’était une jeune Grecque de Pine-de-Klebs, Queens. J’étais un prophète subjectiviste et phallocrate. Je ne reconnaissais pas aux femmes le don de la magie. Une fille de 16 ans prénommée Erika habitait la ville voisine de celle où vivait Karen. J’ignorais l’existence de cette enchanteresse, je ne pouvais donc pas savoir que c’était moi, en fin de compte, qu’elle ferait apparaître.
Je terminai mon premier livre et commençai à écrire le second un mois plus tard. J’étais dévoré par un besoin hyperfiévreux de raconter des histoires. Cela faisait vingt et un ans et six mois que Jean Hilliker était morte. Ma propre remystification avait démystifié la Malédiction. J’étais heureux. J’avais réduit à néant la rousse de Merdeville, Wisconsin. À présent je pouvais la vaincre. Maintenant je pouvais écrire son histoire sous la forme d’un roman et annihiler la Malédiction.
Pauvre insouciant, comment pouvais-tu le savoir ? Le destin se manifeste bien tard.
Mon nouveau héros était un flic coureur de jupons. Il avait des instincts de prédateur et ma logique d’homme en quête de femmes. La jumelle annoncée de Karen arrivait tôt dans l’histoire. Jean Hilliker apparaissait sous forme de cadavre, cachée derrière un pseudonyme. Un personnage à qui mon père avait servi de modèle avait tué ma mère. Le flic rencontre une avocate, inspirée par Penny. Un môme perturbé me représente, tel que j’étais à 9 ans. Le flic et l’avocate lui viennent en aide et le remettent sur pied.
Une famille détruite et une famille ressuscitée. Ce n’est pas mignon, ça ?
Sur le plan de l’intrigue, l’histoire fonctionnait. Elle enterrait encore un peu plus Jean Hilliker et remettait à plus tard l’assaut de la Malédiction.
Je dédiai le second livre à Penny. Elle s’extasia devant le manuscrit et refusa de coucher avec moi cette nuit-là.
Un éditeur m’acheta les deux bouquins. L’avance cumulée représentait une poignée de cerises. Je décidai de partir m’installer à New York. Los Angeles me paraissait trop vieille, trop contraignante. Les appels téléphoniques se faisaient plus rares. Je sentis que ces femmes avaient trouvé de vrais amants. Le temps que je passais dans le noir me semblait réducteur. Rien ne pouvait m’arrêter et aucune de ces femmes n’était Elle, ni l’Autre. New York me fournirait toute une galerie de portraits nouveaux.
J’ai passé quelques appels pour faire mes adieux. Aucune de mes interlocutrices ne m’a rappelé. Penny m’a accordé un dernier rendez-vous amoureux à l’heure du déjeuner. Sur le Sunset Strip, les prostituées s’étaient volatilisées. Les maisons de Hancock Park avaient toujours le même aspect. J’ai cherché le nom de Marcia Sidwell dans une demi-douzaine d’annuaires sans le trouver. La vraie Joan eut 16 ans cette année-là. Karen, la jumelle de mon héroïne rêvée, 18. Erika l’enchanteresse, 17.
J’ai retrouvé la trace de Penny en 2007. Elle avait 54 ans, un fils adolescent, et travaillait pour le ministre de la Justice. Elle avait lu la plupart de mes livres. Cette première conversation nous permit de rattraper le temps perdu.
Penny me demanda combien j’avais d’ex-épouses et de filles. Je répondis : Deux et zéro. Elle me demanda si je restais encore assis dans le noir près du téléphone. Je confirmai le fait. Elle me dit : Tu feras ça jusqu’à la fin de tes jours.